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POÉSIE



Premier chant du chaman


Dans le village des morts
Remué des ossements épars
mangé la poix d'une branche morte
(graisse de baleine)
Ortie et peuplier. L'herbe fume
ausoleil
Des troncs roulent dans la rivière
le sable écorche les pieds.

Deux jours sans manger, des camions passent
dans la poussière et la lumière, les rivières
montent.
Dégel dans les hautes prairies. Vers l'ouest en juillet.

Les huîtres molles pourrissent, à marée basse
les parcs puent.

Assis sans penser à rien au bord du chemin de rondins
J'ébauche un nouveau mythe
en regardant les loutres
le dernier camion disparus.


Gary Snyder - Premier chant du chaman et autres poèmes



Les ratures du feu


Durant ces mois obscurs, ma vie n'a scintillé que lorsque
je faisais l'amour avec toi.
Comme la luciole qui s'allume et s'éteint, s'allume et
s'éteint_ nous pouvons par instants suivre son chemin
dans la nuit parmi les oliviers

Durant ces mois obscurs, ma vie est restée affalée et
inerte
alors que mon corps s'en allait droit vers toi.
La nuit, le ciel hurlait.
En cachette, nous tirions le lait du cosmos, pour survivre.


Tomas Tranströmer - Baltiques



1er CHORUS


Je fais le poirier sur le pic de la désolation
Et je vois que le monde est suspendu
Dans un océan d'espace sans fin
Les montagnes dégoulinant rocher par rocher
Comme des bulles dans le vide
et allant dans la direction qu'elles ont choisie-
Que, la nuit, les étoiles filantes
remontent en nageant pour nous retrouver
Le désirant ardemment depuis le fond noir
Mais n'y parviennent jamais, hélas-
Que nous marchons tout autour de la terre
Accrochés à elles
Comme des scarabées à gros cerveaux
Ignorant où nous sommes, comment,
pourquoi, & la tête à l'envers comme des fous,
En parlant de gouvernements & d'histoire,
-Mais le Mont Hozomeen
La plus belle montagne que j'ai jamais vue,
Ne fait rien d'autre que s'asseoir & être une montagne,
Un enchevêtrement de deux rochers pointus
Suspendus déversés dans l'espace
Ô terrifiant espace infini de silence
-tout se rassemble dans la cime
De la bulle suspendue, chez les hommes
Le jus est dans la tête-
Ainsi les sommets des montagnes sont-ils des extrémités
de rocher liquide désirant


Jack Kerouac - Book of blues



Les chagrin solitaires
égrainent le chant des décennies
Sur des lèvres humides

Les vers luisants
dorment en brillant
sur mes fleurs

Douce pluie du petit matin
deux gros bourdons
fredonnent au travail


Jack Kerouac



Utacamund


Dans les montagnes Nilgiri
j'ai cherché les Todas.
Leurs temples sont des étables coniques.
Maigres, barbus et hermétiques,
ils traient leurs buffles sacrés
en psalmodiant des hymnes incohérents.
Depuis Sumer ils gardent un secret
sans savoir qu'ils le gardent
et entre les lèvres desséchées des vieux
le nom d'Ishtar, déesse cruelle,
brille comme la lune sur un puit vide.


Dans la véranda du Cecil Hotel
Miss Pénélope (cheveux jaune canari,
bas de laine, canne) répète
depuis trente ans: Oh India,
country of missed oportunities...
Là-haut
parmis les feux d'artifice
du jacaranda
croassent les corbeaux,
allégrement.


Visions sur le défilé:
l'arbre aux camélias rose
courbé sur le précipice.
Flamme parmi les verdeurs taciturnes
plantée dans un abîme.
Une présence impénétrable,
indifférente au vertige et au langage.


Dans la nuit grandit le ciel,
eucalyptus incendié.
Etoiles généreuses:
ne m'écrasent pas, m'appellent


Octavio Paz



L'aube


Voici le moment venu pour le prêtre
d'aller à la messe sur le dos du diable.

Le moment où l'aube est une lourde malle
et fait de nos vertèbres une fermeture-éclair.

Le moment-il gèle et le soleil ne brille pas-
où la pierre tombale est pourtant chaude
car elle remue.

Voici le moment où le lac gèle à partir de ses
rives
et l'homme à partir de son coeur.

Le moment pour les rêves de n'être plus rien
que les morsures d'une puce sur une peau de
Marsyas

Le moment où les arbres blessés par une biche
attendent
qu'elle revienne les lécher.

Le moment où l'horloge recueille dans son ventre
la parole éclatée de l'heure.

Le moment où seul l'amour et l'amour de
quelqu'un
peut nous faire descendre sous les stalactites
de la grotte où ces larmes-là qu'on a refoulées en
secret
dans le secret ont travaillé.

Voici le moment où il te faut écrire un poème
et le dire autrement, cela, tout à fait autrement...


Vladimir Holan - Douleur



Balayant,dissipant la tristesse des regrets éternels
Sans se résoudre à s'en aller, buvant cent pichets de vin
Douce nuit convenant à de purs propos
Lune claire et brillante, pas moyen de dormir
Se servir, se saouler, allongés dans la montagne vide
Près du ciel comme couverture et de la terre comme oreiller


Li Po



Là ou nous avons mangé et craché des noyaux de merises
L'an dernier
Poussent maintenant des petits merisiers


Ramassant des légumes sauvages sous la pluie de printemps
Un point très haut dans le ciel
La première hirondelle!


La nuit tombe
Une chauve souris
passe dans la montagne


Michel Jourdan, ermite migrateur, traducteur de Li Po.



Retombé au sol
Le cerf volant
A égaré son âme


Kubota Kuhonta



Au fond de la jarre
Sous la lune d'été
Une pieuvre rêve


Matsuo Basho



Sur une pierre
La libellule
Rêve en plein jour


Taneda Santôka



Petite araignée
Dans mon bureau sans âme-
Des liens se tissent

Crachin tropical
Dans mon drap tout détrempé
Le chat en boule-

L'âme d'un roubab
Allongé sur le tapis
Verres de vin blanc

Tombouctou la nuit
Le chapeau du voyageur
S'étend sur les murs


Cuakor - Et Trotte Coco



Le portillon
Je rouvre la porte du rêve. Ça se passe au guichet. Il y a des formulaires à remplir, pleins de formulaires. Naturellement il me manque une pièce. Je suis en retard. Le bâtiment ferme dans quelques instants. Sauf pour les habitués, elle le dit avec une voix douce et caressante. La dame du guichet sourit, touche ma main, me dit que je pourrai repasser, que je dois quand même me dépêcher. J'acquiesce avec remerciements, et je sors en courant.



My pet
Il tombe un peu de pluie. Un peu de pluie. Quelques gouttes —. Quelque goutte sur la feuille.
J'écoute —. L'éternité nous sépare, souffle-t-elle. Je l'écoute —. La couleur bleue coule au milieu.
J'y plonge le front, la tête, ouvre les yeux jusqu'au bas de la nuque. Comme à son habitude,
le mérou est là —. Il sourit, et s'approche et mes lèvres, les touche tendrement.


Cuakor - Madame Edmonde


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